Hamid Khoshayand – Expert des affaires régionales
La visite inattendue d’Emmanuel Macron à Damas est la première visite du plus haut responsable français en 18 ans et la première présence d’un dirigeant occidental depuis la chute de Bachar al-Assad en décembre 2024. Alors que Macron évoque son « soutien à une Syrie unifiée », la réalité sur le terrain de ce pays, en raison de l’insécurité, de l’occupation et d’un leadership controversé, est profondément en désaccord avec ces slogans idéalistes.
Dans les couches sous-jacentes, l’objectif principal de cette visite est la tentative de Paris de sortir de l’isolement et de retrouver sa position stratégique perdue en Asie de l’Ouest. La France, qui hérite d’une influence historique en Syrie et au Liban à la suite des accords Sykes-Picot, est désormais marginalisée dans les grandes équations de la région, telles que les dossiers du Liban, de la Palestine et du Golfe Persique, et le président français, à travers sa visite, cherche à raviver le rôle de la France dans les nouvelles équations.
Par cette visite, Macron a cherché à apparaître comme un acteur indépendant en Asie de l’Ouest. L’accord pour échanger des ambassadeurs après 14 ans et la signature d’un ensemble diversifié d’accords économiques, sécuritaires et d’infrastructures indiquent la détermination de Paris à jouer un rôle central dans l’avenir de la Syrie. Par cette initiative, la France, tout en consolidant sa position face à des rivaux tels que la Turquie et la Russie, cherche à jouer un rôle plus important dans la nouvelle architecture sécuritaire de la région.
La compétition géopolitique de la France pour revenir en Syrie
La visite de Macron à Damas, accompagnée de géants commerciaux français tels que « Total » et « CMA CGM », démontre l’effort de Paris pour exploiter économiquement la reconstruction de la Syrie. Avec un coût estimé à 216 milliards de dollars pour la reconstruction, les entreprises françaises ont signé des contrats dans les domaines des ports, de l’énergie et de la banque. Macron a également promis de restituer des actifs gelés pour consolider l’influence économique de la France.
Cependant, la réalisation de ces accords se heurte à des obstacles sérieux ; les sanctions internationales restent en vigueur, et l’insécurité généralisée, qui s’est manifestée par les explosions coïncidant avec la visite de Macron, a considérablement augmenté le risque d’investissement et jeté une ombre d’incertitude sur l’avenir de ces coopérations économiques.
Les explosions coïncidant avec la visite de Macron près de l’hôtel Four Seasons, où il séjournait, indiquent la fragilité de la situation sécuritaire en Syrie. Ces explosions ont envoyé un message clair : les nouveaux dirigeants de la Syrie sont encore incapables de fournir une sécurité complète.
Depuis mai, Damas a connu neuf attentats à la bombe. L’insistance de Macron sur le fait que « la Syrie ne doit pas devenir déstabilisée » et la demande du président syrien à la France de jouer un rôle dans l’arrêt des agressions du régime sioniste indiquent que la coopération sécuritaire entre Paris et Damas pourrait devenir l’un des principaux axes des relations bilatérales.
Néanmoins, la dépendance de la direction française aux considérations du régime sioniste a jeté un sérieux doute sur la réalisation d’une telle demande. Lors de cette visite, bien que Macron ait condamné les agressions du régime sioniste, il s’est abstenu de prendre toute décision pratique pour mettre fin à l’occupation.
Néanmoins, cette visite a eu lieu juste avant le sommet de l’OTAN à Ankara, une réunion où le président américain Donald Trump a rencontré Ahmad al-Shara (al-Julani) et l’a même qualifié d’« incroyable » et de « très respecté ». Lors de cette même réunion, les États-Unis ont annoncé qu’ils retireraient la Syrie de la liste des États soutenant le terrorisme. Ces développements indiquent que la visite de Macron était largement liée à la préoccupation de la France d’être complètement mise à l’écart des équations syriennes.
L’aspect peut-être le plus controversé de cette visite est le mépris total du passé d’Ahmad al-Shara (al-Julani). Al-Julani, qui est maintenant reconnu comme président intérimaire de la Syrie, a dirigé auparavant « Hay’at Tahrir al-Sham », un groupe qui était une émanation d’Al-Qaïda en Syrie et qui figure sur la liste terroriste américaine depuis au moins 2013. Il a établi une branche d’Al-Qaïda en Syrie qui a mené des attentats-suicides et des assauts armés. Bien sûr, al-Julani s’est distancié d’Al-Qaïda en 2016, mais cette distanciation n’a jamais signifié l’effacement de son passé violent.
Néanmoins, Macron non seulement s’est abstenu de mentionner ces antécédents, mais a également accueilli chaleureusement al-Julani et l’a qualifié de partenaire égal dans un « nouveau chapitre des relations entre la Syrie et la France ». Cette approche révèle l’écart entre les prétentions trompeuses de l’Occident en matière de droits de l’homme et ses calculs politiques. La France, qui a toujours revendiqué la défense des droits de l’homme et la lutte contre le terrorisme, s’engage désormais, dans le cadre de ses intérêts économiques géopolitiques, avec un acteur qui a un passé au sein d’un mouvement armé extrémiste.
Cette contradiction devient encore plus évidente lorsque l’on se souvient que pendant la guerre civile syrienne, la France a soutenu certains groupes d’opposition au gouvernement de Bachar al-Assad, mais ne s’était jamais engagée aussi ouvertement avec al-Julani et le groupe sous sa direction. Maintenant que les équations de pouvoir ont changé et que les intérêts économiques et politiques de Paris l’exigent, le passé de ces acteurs est oublié.
La crise des réfugiés comme défi pour Paris
Pendant ce temps, la question des réfugiés syriens était un autre axe important de cette visite. Macron, qui fait face à de sérieux défis sur la scène politique intérieure en France, notamment une popularité déclinante et une concurrence avec les courants de droite tels que Marine Le Pen, cherche à obtenir un succès politique sur le plan intérieur en mettant en avant la gestion de la crise des réfugiés et la planification de leur retour volontaire.
La question de la migration pour la France n’est pas seulement une question humanitaire ou sécuritaire, mais est devenue l’un des principaux axes de la compétition politique intérieure. De ce point de vue, l’engagement avec Damas peut servir d’outil à Paris pour démontrer qu’elle joue un rôle actif dans la gestion des conséquences de la crise syrienne et dans la réduction des pressions résultant de la présence des réfugiés.
En fin de compte, cette visite est plus une tentative de contenir les crises intérieures et de restaurer la position affaiblie de Paris qu’un signe du retour réel de la France à sa position stratégique en Asie de l’Ouest. La réalité sur le terrain de la Syrie, qui est divisée entre des puissances étrangères et manque de souveraineté unifiée, ainsi que le déclin de l’influence traditionnelle de la France dans la région, indique que cette rencontre se heurte à de sérieuses limitations pour devenir un tournant stratégique dans les relations bilatérales.
La France souhaite se définir une position dans la compétition entre les États-Unis, la Turquie, la Russie et d’autres acteurs régionaux, mais sa capacité à influencer de manière décisive l’avenir de la Syrie dépend encore de son influence réelle, de sa capacité économique et de son pouvoir politique dans les nouvelles équations. Par conséquent, la visite de Macron doit être évaluée, avant tout, comme une tentative d’empêcher l’exclusion complète du pays du processus de construction de l’avenir de la Syrie.
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