Seyed Mohammad Hosseini – Expert en affaires économiques
Depuis des décennies, les analyses de la puissance de l’Iran dans la littérature géopolitique se sont principalement concentrées sur deux éléments : les vastes réserves d’hydrocarbures et sa position stratégique dans le détroit d’Ormuz. Chaque fois que les leviers de pression de l’Iran ont été évoqués, le marché pétrolier, les exportations d’énergie et la sécurité maritime dans le golfe Persique ont été au centre de l’attention. Cependant, les évolutions de ces dernières années suggèrent que la structure du pouvoir dans l’économie mondiale connaît une transformation rapide et que de nouvelles sources d’influence et de dissuasion émergent.
Le monde d’aujourd’hui ne tourne plus uniquement autour du pétrole. La sécurité alimentaire, les matières premières destinées aux industries avancées, les chaînes d’approvisionnement agricoles et les nouvelles sources d’énergie sont devenues tout aussi importantes que le pétrole l’était au XXe siècle. Dans un tel environnement, l’Iran dispose de capacités qui ont reçu moins d’attention, mais qui pourraient à l’avenir devenir des instruments efficaces de négociation géopolitique.
Comprendre cette réalité est devenu de plus en plus important pour les décideurs occidentaux. En effet, les nouvelles dépendances économiques ne sont pas nécessairement définies dans les domaines du pétrole et du gaz, mais prennent plutôt forme dans des secteurs directement liés à l’avenir de la sécurité alimentaire et de la sécurité énergétique mondiales.
Les engrais chimiques : un facteur efficace et oublié de la sécurité alimentaire mondiale
La guerre en Ukraine et les crises des chaînes d’approvisionnement mondiales ont révélé une réalité importante. La sécurité alimentaire mondiale dépend, avant toute chose, d’un accès durable aux engrais chimiques plutôt que des seules terres agricoles.
L’augmentation des prix du gaz naturel au cours des dernières années a entraîné une hausse du coût de production des engrais chimiques. De nombreuses études économiques ont démontré que les perturbations du marché des engrais peuvent avoir des effets bien plus vastes que celles affectant le marché de certains produits agricoles. La réduction de l’accès aux engrais affecte directement la production céréalière, les rendements agricoles et les prix alimentaires. L’Iran bénéficie d’avantages significatifs dans ce domaine. L’accès à d’immenses ressources de gaz naturel, sa capacité de production d’urée et une position géographique favorable pour les exportations vers les marchés régionaux ont fait de Téhéran l’un des acteurs potentiellement importants du marché des engrais chimiques.
L’importance de cette question devient encore plus évidente lorsque l’on constate que nombre des principaux producteurs mondiaux d’engrais sont confrontés à des restrictions à l’exportation, à des pressions environnementales et à une hausse des coûts de production. Au cours des derniers mois, même la Chine a imposé de nouveaux quotas d’exportation sur l’urée afin de gérer son marché intérieur. Cette tendance indique que le marché mondial des engrais entre progressivement dans une phase sensible et stratégique.
Dans de telles circonstances, un pays capable d’assurer une production stable et des exportations fiables dans le domaine des engrais chimiques ne sera pas simplement un exportateur de produits pétrochimiques ; il deviendra un élément de l’équation mondiale de la sécurité alimentaire.
L’hydrogène vert : la géopolitique de l’énergie au XXIe siècle
Si les engrais chimiques sont liés à l’avenir de la sécurité alimentaire mondiale, l’hydrogène vert est associé à la sécurité énergétique des décennies à venir. De nombreux gouvernements industrialisés, notamment en Europe, considèrent l’hydrogène comme l’un des outils les plus importants pour la transition hors des combustibles fossiles.
La concurrence autour de l’hydrogène n’est pas seulement une concurrence technologique. De la même manière que la concurrence autour du pétrole est devenue une compétition géopolitique au XXe siècle, la concurrence autour de la production, du transport et de la normalisation de l’hydrogène a acquis une importance stratégique au XXIe siècle.
Les chercheurs en relations internationales ont averti à plusieurs reprises ces dernières années que la principale bataille de l’avenir ne portera pas uniquement sur la production d’hydrogène, mais plutôt sur l’établissement des règles de gouvernance et des mécanismes de transfert. Un pays capable d’assurer une position efficace dans la chaîne de production et de transport de l’hydrogène jouera un rôle significatif dans le futur ordre énergétique.
D’un point de vue géographique et énergétique, l’Iran dispose de capacités considérables dans ce domaine. D’importantes ressources énergétiques, l’accès aux eaux libres, une position de transit et la possibilité de se connecter aux marchés asiatiques et européens créent des conditions dans lesquelles l’Iran peut, à long terme, devenir l’un des acteurs importants de l’économie de l’hydrogène. La concrétisation de ce potentiel nécessitera bien entendu des investissements, des transferts de technologie et une planification à long terme, mais son importance stratégique est telle qu’elle ne peut être exclue des équations géopolitiques futures.
Le pouvoir à l’ère des chaînes d’approvisionnement
L’une des leçons les plus importantes des crises récentes est que le concept de puissance est en train de changer. Dans le passé, le contrôle des ressources brutes était essentiel, mais aujourd’hui le contrôle des chaînes d’approvisionnement est devenu encore plus important.
Un pays capable de maintenir une présence dans les maillons vitaux de l’économie mondiale bénéficiera d’un degré d’importance qui pourrait même se révéler plus efficace que la puissance militaire. Cette réalité est clairement visible dans les domaines des semi-conducteurs, des éléments rares, des batteries avancées et même des engrais chimiques.
Dans de telles circonstances, l’Iran doit dépasser la perspective géopolitique traditionnelle centrée sur le pétrole. La puissance économique de demain ne sera pas définie uniquement par les exportations de pétrole brut. La participation aux chaînes de production, l’implication dans les industries stratégiques et le rôle joué dans la sécurité alimentaire et énergétique mondiales façonneront de nouvelles sources de puissance nationale.
Cette transformation est particulièrement importante à une époque où de nombreux pays réévaluent leurs dépendances économiques. Les guerres, les sanctions et les crises géopolitiques ont conduit les gouvernements à accorder une attention accrue à la sécurité des chaînes d’approvisionnement. Cette tendance crée de nouvelles opportunités pour les pays capables de se présenter comme des fournisseurs fiables.
Le rôle du détroit d’Ormuz dans la redéfinition du pouvoir de négociation de l’Iran
Pendant des années, il a été admis que le levier stratégique le plus important de l’Iran était sa position dans le transit énergétique à travers le détroit d’Ormuz. Cette évaluation conserve encore son importance, mais elle n’explique plus toute la réalité. Aujourd’hui, l’Iran possède la capacité d’influencer les équations mondiales dans des domaines qui dépassent l’énergie fossile. Le marché des engrais chimiques, la sécurité alimentaire, les chaînes d’approvisionnement pétrochimiques et l’économie émergente de l’hydrogène peuvent tous devenir de nouvelles sources d’influence géopolitique.
L’importance de ces capacités réside dans le fait que, contrairement au pétrole, elles sont moins exposées à une substitution rapide et sont directement liées aux besoins fondamentaux des sociétés humaines. La sécurité alimentaire et la sécurité énergétique future sont deux domaines auxquels les gouvernements ne peuvent rester indifférents.
Le monde entre dans une phase où la puissance géopolitique n’est plus mesurée uniquement par le nombre de barils de pétrole ou le volume des exportations énergétiques. Les chaînes d’approvisionnement, la sécurité alimentaire, les technologies avancées et l’énergie propre sont devenues des éléments déterminants de la puissance nationale. Dans ce cadre, l’Iran possède des capacités qui sont définies au-delà de son rôle traditionnel sur le marché pétrolier. La production d’engrais chimiques, l’accès à des ressources énergétiques peu coûteuses, une position de transit exceptionnelle et la capacité de participer à l’économie de l’hydrogène peuvent créer de nouveaux leviers pour accroître le pouvoir de négociation du pays.
L’avenir de la géopolitique iranienne ne se déterminera pas uniquement à Ormuz. Une partie de cet avenir prendra forme dans les champs agricoles du monde, dans les usines de production d’engrais et dans les réseaux de transport d’énergie propre ; des lieux où le pouvoir s’exercera par des canaux moins visibles, mais plus profonds et plus durables.
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