Sina Raimand – Expert en relations internationales
Hormuz ; du point de blocage énergétique à l’arène du réarrangement de l’ordre international
La crise du détroit d’Ormuz ne peut être considérée comme une simple prolongation militaire de la guerre des États-Unis contre l’Iran ou comme une perturbation temporaire du commerce mondial. Cette crise est, en fait, la confluence de plusieurs tendances structurelles du système international qui ont pris forme progressivement au cours des dernières décennies et qui se sont désormais manifestées. Ce qui s’est produit à Hormuz est moins une bataille pour le contrôle d’une voie navigable qu’un test de la crédibilité de l’ordre qui s’était établi après la Guerre froide sur la base de la suprématie maritime américaine, de la liberté de navigation et de la mondialisation du commerce énergétique.
Pour la première fois depuis la consolidation de l’ordre maritime après la Seconde Guerre mondiale, la route de transit pétrolier la plus importante du monde a été retirée du cycle normal du commerce pendant une période relativement prolongée, et cet événement a démontré que même la plus grande puissance maritime du monde ne peut plus garantir unilatéralement la sécurité des routes énergétiques stratégiques. Ce fait a conduit le concept de « liberté de navigation », longtemps considéré comme l’un des piliers de l’ordre libéral, à se heurter à des questions fondamentales concernant son efficacité et sa durabilité. De nombreux analystes ont évalué ce développement comme un coup sévère porté à l’ordre maritime existant et l’ont considéré comme le début d’une nouvelle phase de compétition sur la gouvernance des mers.
Dans ces circonstances, Hormuz s’est transformé d’une voie navigable internationale en un point où l’énergie, la sécurité, l’économie et la géopolitique se sont entremêlées d’une manière sans précédent. C’est pourquoi la signification de la crise récente ne doit pas être analysée uniquement dans le cadre d’une confrontation militaire régionale, mais dans le contexte d’un changement dans l’équilibre mondial des pouvoirs.
La fin de la garantie exclusive américaine de la sécurité maritime
L’une des conséquences les plus importantes de la crise récente a été la mise en évidence des limites de la stratégie traditionnelle américaine pour assurer la sécurité maritime. Depuis les années 1980, la présence navale extensive des États-Unis dans le Golfe Persique repose sur l’hypothèse que Washington, s’appuyant sur sa supériorité militaire, peut garantir le flux énergétique selon les règles préférées de Washington. Cependant, la guerre récente a démontré que même le déploiement à grande échelle de forces navales ne se traduit pas nécessairement par une capacité à prévenir les perturbations du trafic maritime.
Cette réalité a exposé une contradiction claire dans la doctrine de « domination énergétique » de l’administration Donald Trump. Cette doctrine était fondée sur l’augmentation de la production énergétique américaine, la réduction de la dépendance au pétrole du Golfe Persique et le maintien de la supériorité géopolitique de Washington, mais la crise du détroit d’Ormuz a montré que la stratégie américaine n’immunise pas l’économie mondiale contre la vulnérabilité découlant des perturbations dans cette voie navigable. Le marché pétrolier mondial reste un marché intégré, et toute perturbation de l’approvisionnement laisse sa marque sur les prix, les chaînes d’approvisionnement et la croissance économique dans le monde entier. Par conséquent, même si les États-Unis ont une dépendance directe moindre au pétrole de la région, ils doivent toujours supporter les coûts géopolitiques de la crise du détroit d’Ormuz.
D’autre part, l’expérience de la crise récente a montré que le simple recours à la force dure (hard power) ne suffit plus à maintenir la sécurité maritime. La sécurité d’Hormuz est devenue plus que jamais dépendante de mécanismes de confiance et de coopération régionale. Ce développement est un signe de la transition progressive d’un modèle hégémonique vers un modèle participatif dans la gouvernance maritime.
Si la crise d’Hormuz marque le début de la fin du monopole américain sur la garantie de la sécurité maritime, la question fondamentale est de savoir quels acteurs seront capables, par leur coopération avec l’Iran, de combler le vide résultant de cette transformation ?
Le développement stratégique le plus important de la crise récente est que l’interdépendance énergétique n’est plus simplement un facteur de convergence économique, mais est devenue un instrument pour exercer une pression géopolitique. Dans le passé, l’interdépendance était considérée comme un facteur de dissuasion contre les conflits, mais l’expérience d’Hormuz a montré que cette même interdépendance peut devenir une arme efficace dans la compétition entre grandes puissances.
Dans ces circonstances, le concept de sécurité énergétique a également subi une transformation, et l’ordre énergétique futur sera moins façonné par la suprématie d’une puissance unique que par un ensemble de coopérations conjointes entre divers acteurs. C’est pourquoi la crise d’Hormuz doit être vue non pas comme la fin d’un conflit, mais comme le début d’une nouvelle ère dans la gouvernance maritime. L’avenir de cette voie navigable ne sera plus déterminé par le déploiement de flottes navales, mais sera façonné autour de tables de négociation, par des arrangements de sécurité collective et par l’interaction entre les puissances influentes.
En fin de compte, la crise d’Hormuz a démontré que cette voie navigable stratégique a changé de nature, passant d’une « voie navigable libre » à un « point de pression géopolitique ». L’hypothèse d’une domination incontestée des États-Unis sur la sécurité énergétique est incompatible avec les nouvelles réalités du terrain, et la doctrine de la « domination énergétique » se heurte également à de sérieuses limitations face aux conséquences de la fermeture d’Hormuz. Si cette tendance se poursuit, la crise d’Hormuz sera inscrite dans la mémoire historique non pas comme une guerre navale, mais comme le point de départ d’un ordre énergétique multipolaire et la fin du monopole américain sur la garantie de la sécurité maritime.
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