L’Europe et la guerre contre l’Iran qui a conduit à une fracture transatlantique

SCFR Online – Note : Le refus de l'Europe de s'aligner sur les États-Unis dans la guerre contre l'Iran n'est pas une tactique temporaire, mais plutôt un signe de divergence stratégique et un mouvement vers une autonomie forcée.

Hadi Zivari – Expert des affaires européennes

Divergence stratégique sur le front occidental

L’ordre transatlantique, établi après la Seconde Guerre mondiale sur la base d’une convergence sécuritaire entre l’Europe et les États-Unis, a fait face à des fractures croissantes au cours des dernières décennies. Des crises successives—de l’Irak à l’Ukraine—ont progressivement révélé la réalité selon laquelle les intérêts stratégiques des deux côtés de l’Atlantique ne se recoupent plus entièrement. La guerre contre l’Iran a également élevé cette fracture du niveau des désaccords tactiques à celui de la divergence structurelle.

Même au sein de l’OTAN, il n’existait aucune volonté politique d’entrer dans une guerre coûteuse et à haut risque contre l’Iran. Cette situation a été exacerbée, particulièrement dans des circonstances où les États-Unis ont fait face à des défis internes et à des incohérences décisionnelles. Les rapports concernant le désordre dans les processus décisionnels de Washington ont encore intensifié les doutes européens.

D’un autre côté, l’Europe fait face à un ensemble de crises internes qui ont limité sa capacité et sa volonté d’entrer dans une nouvelle guerre. Des développements politiques en Europe de l’Est à l’instabilité dans les Balkans et aux divisions au sein de l’Union, tout indique que l’Europe n’est pas en position de participer à une aventure militaire coûteuse. Les analyses du Conseil européen des relations étrangères soulignent également que les priorités stratégiques de l’Europe se sont déplacées vers les questions économiques, la politique industrielle et la compétition géopolitique avec les puissances émergentes.

Considérations géopolitiques et économiques

L’un des facteurs clés du refus de l’Europe d’entrer en guerre a été les considérations géopolitiques et économiques. L’Iran occupe une position où tout conflit étendu avec lui aurait des conséquences directes sur la sécurité énergétique mondiale et le commerce. Le détroit d’Ormuz, en tant que l’un des points de passage énergétiques les plus critiques au monde, deviendrait un point de crise en cas de guerre.

Les études publiées par l’institut Chatham House indiquent que même une perturbation limitée dans cette région pourrait augmenter significativement les prix de l’énergie et confronter les économies européennes—qui se remettent encore de chocs précédents—à une crise. Parallèlement, certaines analyses soulignent que l’Europe est encore en train de redéfinir sa position dans le système mondial et ne souhaite pas s’embourber dans une guerre dont les conséquences échapperaient à son contrôle.

Aux côtés de ces considérations, les préoccupations concernant l’expansion de la guerre et l’implication d’autres acteurs tels que la Chine et la Russie ont également joué un rôle important. Une telle guerre pourrait se transformer en une crise multicouche qui impacterait sévèrement l’équilibre mondial des puissances. L’Europe, qui dépend fortement de la stabilité du système international, n’a aucun désir d’entrer dans un tel scénario.

Désaccords avec le régime sioniste et divisions dans la politique européenne au Moyen-Orient

Le refus de l’Europe de s’aligner sur les États-Unis ne se limite pas aux désaccords avec Washington, mais est également lié aux relations complexes de ce continent avec le régime sioniste. Ces dernières années, certains pays européens ont adopté des positions plus critiques concernant les politiques du régime israélien. Des pays tels que l’Espagne et la Belgique ont, à divers moments, critiqué les politiques du régime sioniste envers les Palestiniens et ont même, dans certains cas, appelé à une réévaluation des relations avec cet acteur. Ces désaccords, particulièrement dans un contexte de guerre, sont devenus un facteur dissuasif contre un alignement total avec ce régime.

Les relations de l’Union européenne avec le régime sioniste, contrairement à la perception commune, ne sont ni uniformes ni exemptes de tensions. Cette diversité de perspectives a empêché l’Europe de se positionner uniformément aux côtés des États-Unis et du régime sioniste. Du point de vue de la politique intérieure également, l’opinion publique dans de nombreux pays européens est sensible à l’idée d’entrer dans une nouvelle guerre en Asie occidentale. Les expériences passées, particulièrement la guerre en Irak, ont conduit les gouvernements à agir avec plus de prudence à cet égard.

Autonomie forcée : Du choix à la nécessité

Le refus de l’Europe de s’engager dans une guerre contre l’Iran doit être analysé dans le cadre d’une tendance plus large vers une autonomie stratégique accrue. Ce concept, qui a gagné en importance dans le discours de la politique étrangère européenne ces dernières années, signifie réduire la dépendance vis-à-vis des États-Unis et renforcer la capacité de prise de décision indépendante.

Cependant, ce qui est observé dans la crise récente est, plus qu’un choix conscient, une forme d’autonomie forcée. L’Europe s’est retrouvée dans une situation où elle ne peut ni suivre pleinement les États-Unis, ni encore posséder les instruments nécessaires pour jouer un rôle indépendant.

Le monde évolue vers un ordre multipolaire dans lequel les alliances traditionnelles sont redéfinies. Dans un tel ordre, l’Europe est contrainte d’équilibrer le maintien des relations avec les États-Unis et la sauvegarde de ses intérêts indépendants. Cette situation est particulièrement observable concernant l’Iran, qui a été mal représenté par une propagande biaisée et infondée. L’Europe est préoccupée par le programme nucléaire iranien d’une part, et d’autre part, n’a aucun désir d’entrer dans une guerre coûteuse. Cette dualité a conduit à la formation d’une approche prudente mais indépendante.

La guerre contre l’Iran, plutôt que de conduire à une cohésion au sein du front occidental, a rendu les fractures existantes plus apparentes. Le refus de l’Europe de s’aligner sur les États-Unis et le régime sioniste indique des changements profonds dans la structure des relations transatlantiques. Cette transformation a non seulement des conséquences à court terme pour les crises en cours, mais pourrait également influencer l’avenir de l’ordre international. Si cette tendance se poursuit, la probabilité d’une Europe avec une identité stratégique indépendante—bien que confrontée à de nombreux défis—croîtra de plus en plus.


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