Maryam Vareij Kazemi – Chercheuse en affaires géopolitiques
Plus de 95 % des données internationales sont transmises par des câbles sous-marins situés au fond des océans. Ces câbles, véritables autoroutes mondiales de l’information, renforcent non seulement l’économie et les relations commerciales, mais maintiennent également la coordination militaire, le commandement des drones et d’autres systèmes d’armes numériques intégrés des pays du monde.
Compétition géopolitique sous-marine
De nombreux pays dépendent fortement des câbles sous-marins pour leur survie économique et leur contrôle sécuritaire. Bien que les gouvernements soient rarement propriétaires de l’infrastructure liée aux câbles, dans la plupart des cas, ils contrôlent les itinéraires de manière indirecte via des opérateurs de télécommunications publics et tendent à préserver leur supervision et leur influence, ce qui a conduit à une compétition géopolitique entre les États et à l’émergence d’entreprises technologiques transnationales en tant que nouveaux acteurs géopolitiques. Dans ce contexte, la compétition géopolitique s’articule principalement autour de deux protagonistes majeurs : les États-Unis d’Amérique et la Chine, car les deux considèrent les câbles sous-marins comme une question de sécurité. La Chine cherche à se libérer des contraintes de l’endiguement occidental, tandis que les États-Unis visent à préserver leur hégémonie ; ainsi, chacun souhaite placer de plus vastes espaces géographiques sous son influence afin de protéger les écosystèmes numériques des concurrents et de contrôler l’ordre numérique mondial.
Stratégie de la Chine face à l’émergence de nouveaux acteurs
Grâce à d’importants investissements dans les infrastructures numériques de certains pays, la Chine tente d’éloigner les États-Unis de leur rôle traditionnel de commandement, en particulier dans la région indo-pacifique et dans certaines parties de l’Afrique. Les pays les plus importants que Pékin entend utiliser comme stations d’atterrissage – c’est-à-dire les points où les câbles sous-marins se connectent aux réseaux terrestres – sont le Pakistan, Djibouti et l’Égypte. La position stratégique de ces trois pays, en tant que maillons reliant l’Asie centrale, l’Asie de l’Ouest et l’Afrique du Nord, l’Asie du Sud et l’Europe méridionale, qui jouent un rôle essentiel dans le commerce et le transport entre l’Eurasie et l’Afrique, les a placés en position d’acteurs émergents dans le réseau mondial des câbles sous-marins et le futur centre numérique du monde.
Ainsi, les ports de Gwadar et de Karachi, en tant que deux centres régionaux stratégiques et nœuds du réseau de câbles sous-marins, ont acquis une importance particulière pour les ambitions chinoises en matière d’infrastructure numérique. Actuellement, le câble « Peace », qui relie le Pakistan et l’Afrique de l’Est à l’Europe, ainsi que d’autres projets pakistanais dans le cadre plus large du « Corridor économique Chine-Pakistan », jouent un rôle fondamental dans la promotion des intérêts de Pékin ; un enjeu susceptible de remettre en cause la supervision et l’influence américaines dans ces régions.
Dissuasion américaine
Les États-Unis considèrent la présence et les investissements de la Chine dans le développement du réseau de câbles sous-marins comme une menace physique et numérique pour leurs intérêts militaires et économiques. Du point de vue de Washington, l’influence croissante de la Chine dans ces régions pourrait inaugurer une nouvelle phase de compétition en géoéconomie et en géostratégie. En réponse à cette tendance, l’Amérique cherche à empêcher l’expansion de l’influence chinoise en créant des écosystèmes de communication alternatifs dans des réseaux parallèles et en investissant dans de nouvelles technologies, ce qui pourrait mener à des différends géopolitiques et sécuritaires entre les deux pays.
La crainte de l’espionnage et du piratage de données sensibles issues des câbles sous-marins et les inquiétudes liées à la domination chinoise sur la gestion régionale d’Internet ont intensifié la compétition géopolitique sous-marine entre Washington et Pékin. Du point de vue occidental, le ciblage des câbles sous-marins fait partie des activités stratégiques de la Chine visant à faire pression sur les pays et les organisations internationales.
Étant donné que les câbles sous-marins sont aussi essentiels pour les États-Unis que les oléoducs et les routes commerciales, et qu’ils sont considérés comme une « mine d’or informationnelle », Washington s’efforce de maintenir son influence en contrôlant la puissance numérique de la Chine dans des points géopolitiques cruciaux tels que le canal de Suez, le détroit d’Ormuz et le Bab-el-Mandeb. À cet égard, les partenariats avec les États côtiers de l’océan Indien, l’Initiative des océans indo-pacifiques et des alliances comme le « Quad », mettant l’accent sur le développement de réseaux de câbles sous-marins de haute qualité, le renforcement de la cybersécurité et la préservation des initiatives régionales de toute influence chinoise, constituent les principaux piliers de la stratégie américaine.
En outre, les États-Unis utiliseront des outils coercitifs et incitatifs dans leurs domaines extraterritoriaux afin d’influencer les décisions de leurs alliés ; une tendance qui aura un impact direct sur la construction des futurs câbles sous-marins. Ces politiques pourraient conduire à la formation d’une structure de sécurité partagée entre les États-Unis et leurs alliés, dans laquelle les tactiques militaires navales prendront encore plus d’importance. Par conséquent, l’expansion géographique des réseaux de câbles sous-marins Internet et des connexions internes visant à réduire la vulnérabilité aux perturbations numériques venues de Chine suscite une inquiétude croissante quant à la possibilité d’une guerre des fonds marins. Cette évolution pourrait conduire à la bipolarisation du système géopolitique mondial. En d’autres termes, la « tempête géopolitique sous-marine » issue des relations tendues entre la Chine, les États-Unis et leurs alliés affecte l’économie numérique mondiale et les garanties politico-juridiques liées à la libre circulation des données, tout en renforçant la diplomatie coercitive.
Bien que la Chine s’efforcera de développer des passages satellitaires dans les années à venir, sa priorité principale demeure la mise en place de fondations systémiques pour l’expansion des communications maritimes dans le cadre de la « Route de la soie numérique », afin d’imposer ses normes de gouvernance aux pays partenaires et d’accroître sa compétitivité économique. En revanche, les États-Unis préfèrent contrôler les actions de la Chine, qui visent à atteindre des objectifs géoéconomiques et géopolitiques, en adoptant des lois et en créant de nouvelles capacités pour la sécurité des infrastructures sous-marines. Ainsi, dans la perspective future, les concepts d’« espace stratégique » et d’« alliances de sécurité » seront redéfinis.
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